jeudi 19 janvier 2017



Merci, Monsieur le Président !

Paru dans atlantico le 19 janvier 2017

Je me sens obligé de vous adresser mes félicitations pour ce que vous laisserez derrière vous en mai prochain : votre liquidation de l’héritage socialiste.

Monsieur le Président,
Cher François,
Je me surprends moi-même à vous avouer ma profonde admiration. Mais je me sens obligé de vous adresser mes félicitations pour ce que vous laisserez derrière vous en mai prochain, lorsque vous quitterez le Palais de l’Elysée. Je ne parle pas de la courbe tragique du chômage, ni du nombre de faillites d’entreprises, ni de la montée de la pauvreté, ni de la dette publique proche du seuil historique de 100% du PIB, ni de votre mépris de la démocratie – état d’urgence aussi permanent qu’inopérant – ou de la vie privée de vos concitoyens - loi renseignement affreusement et inutilement intrusive - qui vous l’ont bien rendu.  Je n’ai pas plus à l’esprit le délitement de l’école ou le tirage au sort de l’avenir de nos enfants à l’université.
Non, je veux parler de votre liquidation de l’héritage socialiste. François Mitterrand avait donné le baiser de la mort au parti communiste. En un mandat, vous avez terminé le travail en parvenant à dézinguer le parti socialiste. Vous lui avez inoculé un poison mortel lent sans l’ombre d’une hésitation. Vous l’avez d’ailleurs confié aux auteurs du livre « un président ne devrait pas dire ça », entre deux confidences sur votre mépris pour la Justice : « le PS devrait se faire hara-kiri ».
Grâce à vous, la gauche sera bientôt débarrassée de ce carcan de vieux apparatchiks, PS essentiellement composé d’élus et d’apparatchiks éloignés des réalités du secteur privé. Tout le monde espérait sa fin, vous avez transformé ce rêve en réalité. C’est beau comme un matin d’hiver. En ne vous représentant pas, vous laissez les socialistes mettre collectivement fin à leurs jours politiquement. C’est le happening d’autodestruction le plus étonnant que le pays ait connu après l’installation de « Tree » place Vendôme, œuvre signée Paul McCarthy qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. N’oubliez pas de laisser la consigne rue de Solferino : le dernier à quitter les lieux éteint la lumière.
Grâce à vous, la classe politique ne parle que d’Emmanuel Macron. Vous avez mis à Bercy celui qui vous moquait dès le début de votre mandat, vous et votre taxe à 75% : « La France, c’est Cuba sans le soleil ».  C’était bien vu. Pas un meeting, pas une réunion sans une bonne part des interventions tournant autour de la menace qu’il représente. C’est la plus belle promotion dont il pouvait rêver. Trop jeune selon ses adversaires, il n’est pas tellement éloigné de l’âge de Matteo Renzi, de David Cameron ou de Luis Zapatero lorsqu’ils ont pris le pouvoir. Trop ambitieux toujours selon eux, mais l’est-il tellement plus qu’eux ?
Oui, il a dénoncé le scandale de l’illettrisme et du manque de qualification de nombre d’ouvriers, obstacle majeur pour leur reconversion en cas de difficulté de leur entreprise. Les esprits indépendants ne pouvaient qu’abonder dans son sens et rappeler que la formation tout au long de la vie est bien au cœur de tous les enjeux. Oui, il appelle les jeunes à avoir envie de devenir milliardaires. « Envie de », concept clef. Et pourquoi pas ? Cette tête de gendre idéal à l’intelligence fulgurante tient un discours teinté de libéralisme et de modernité qui marginalise les ringards de la primaire de gauche et menace d’envoyer les vieux grognards de la politique au placard. D’ailleurs, son équipe a prévenu, elle « ne prendra pas les crevards ». Le message est clair. Du balai !
Ce Macron renouvelle un peu le genre avec son organisation hyper-pro, c’est vrai. Mais s’il déplace les foules à Paris et dans le Nord, sa connivence avec les médias parisiens – les mêmes qui avaient misé sur une victoire écrasante d’Alain Juppé contre Nicolas Sarkozy – n’est pas saine. Le buzz phénoménal autour de ses militants bien propres sur eux en train de faire du porte-à-porte à l’aide d’un outil de pointe est parfaitement artificiel. Qui peut croire à la nouveauté ? Celui qui se prétend hors système dans Paris Match est énarque, a travaillé quatre ans à l’Elysée après avoir exploité dans une banque d’affaires son carnet d’adresses d’inspecteur des finances passé par Bercy. Aucun autre candidat n’avait osé inviter jusqu’ici les médias à s’extasier devant l’innovation du porte-à-porte. Mais ne gâchons pas notre plaisir, ce candidat prend chaque jour un peu plus d’ampleur. Sauf accident – si vite arrivé -, la gauche pourrait bien se retrouver sous la houlette d’Emmanuel Macron demain. Le flux croissant d’élus socialistes franchissant le rubicond parle de lui-même. Ils fuient le Titanic.
Vous devez l’aider un peu  plus. Car si personne ne compte se battre pour se partager l’héritage – les dettes ? – du parti socialiste, certains ont du mal à avaler la pilule aux éléments de langage cosmétiquement libéraux du nouveau prophète de la gauche. Si la pilule est amère, elle n’est pourtant pas d’un libéralisme messianique. La lecture de son livre – Révolution sans point d’exclamation – ne donne des frissons aux amoureux de la liberté qu’aux premières et dernières pages. Mais quelle déception au milieu !
Il ne prend aucun risque et promet des dépenses pharaoniques au financement très flou. Nous serons tous remboursés à 100 % de soins dentaires ou oculistes et toucherons des allocs en cas de démission. Macron a gardé du PS la générosité excessive… avec l’argent des autres. C’est certes beaucoup mieux que la gauche d’antan. Mais il est encore creux et abuse trop systématiquement de la langue de bois. La séduction est réelle pour l’homme, mais qui croit encore au sauveur sans projet concret après la série d’échecs successifs issus de la gauche comme de la droite ?
Emmanuel Macron va devoir étaler son jeu dans les 3 prochains mois. Sa ligne sur l’autonomie des enseignants et des établissements scolaires va dans le bon sens, mais autonomie jusqu’où ? C’est une question cruciale de la prochaine décennie : rétablir un enseignement de qualité, adapté au  monde moderne et qui donne envie aux jeunes de continuer à se former toute leur vie. De la même manière, il annonce vouloir moderniser notre modèle social mais commence par nationaliser l’assurance chômage. Au moment où leboncoin.fr devient le premier site privé de recherche d’emploi, devant Pôle Emploi grâce à sa grande simplicité d’utilisation tant pour les employés que pour les employeurs, la modernité voudrait que chacun puisse choisir sa couverture contre le chômage. L’avenir est à la concurrence, pas aux monopoles bureaucratiques contre-performants. En fait, il apparaît comme un conservateur qui souhaite ne pas toucher à la protection sociale malgré son échec.
Monsieur Hollande, quitte à choisir la manière forte - tirer un trait sur le parti socialiste plutôt qu’assumer un Bad Godesberg à la française -, faites tout de suite passer tout de suite votre poulain Macron à la case Roger Douglas, Gerhard Schröder ou Tony Blair. Ne le laissez pas s’enliser dans une vision sociale-démocrate déjà obsolète, poussez-le à assumer une réforme de l’Etat et des baisses massives dans la dépense publique et dans la pression fiscale. Assumez votre stratégie jusqu’au bout, surprenez-nous !

Article d'Aurélien Véron paru dans atlantico le 19 janvier 2017
 

mercredi 18 janvier 2017

Avec ce brexit, où va l'Union Européenne ?



“L’Union européenne n’est plus que le véhicule de l’Allemagne” : pourquoi la déclaration choc de Donald Trump devrait sérieusement nous faire envisager un rapprochement franco-britannique

Paru dans atlantico le 17 janvier 2017

A quelques jours de sa prise officielle de fonction comme 45e président des États, Donald Trump a lancé un pavé dans la mare en estimant que "l'Union européenne n’est plus que le véhicule de l’Allemagne”. Cette déclaration du futur locataire de la Maison Blanche oblige à repenser les alliances stratégique de l'UE.

Atlantico : Dans une interview accordée par Donald Trump au Times et à Bild, le président élu déclare que "l'Union européenne n'est plus que le véhicule de l'Allemagne". Dans quelle mesure faudrait-il, dans un contexte de refonte des alliances comme actuellement, imaginer un rapprochement avec la Grande-Bretagne ?

Aurélien Véron : Donald Trump vise souvent assez juste. C’est pourquoi son insolence de sale gosse narcissique et mal dégrossi fait mal. Ses réponses consternantes n’enlèvent rien à la lucidité de son diagnostic. L'Europe ne tient qu'à un fil, et ce fil est allemand. L'Italie surendettée - dette à 133% du PIB - ressort gravement fragilisée avec la démission de Matteo Renzi. La France est inexistante depuis 2012. Le Brexit a fini l'ouvrage de détricotage de l'Union européenne. Laisser le Royaume Uni larguer les amarres sans chercher à la faire revenir au port constituerait la plus grande erreur de la décennie. Nous avons bien plus besoin des Britanniques que les Britanniques des Européens. L'Allemagne est sage mais n'a aucune envie de prendre le leadership d'un continent agité, malade de ses buveurs de vin. Outre-manche, on a su conjuguer la culture des buveurs de bière à celle des buveurs de vin. Le ferment capable de relancer l’Europe pourrait bien venir de ce berceau de la démocratie - la plus ancienne et la plus stable - et des libertés qu'elle a souvent dû venir défendre sur le continent.
La France ne devrait pas laisser Theresa May s'enliser dans un rejet irrationnel et chaotique du continent. Pour affronter la tempête qui nous menace tous en Europe - dette, vieillissement, nationalismes -, nous allons avoir besoin du talent des solides navigateurs que sont les Anglais (même si Armel Le Cléac'h devance encore Alex Thomson dans le Vendée Globe) ! Nous devons admettre qu’ils avaient de bonnes raisons de prendre leurs distances avec l'Europe, même si ce ne sont pas celles qui ont motivé les électeurs à voter le Brexit. L’Europe n’est pas elle-même en proie au doute et aux égarements dangereux ? Les politiques français - même ceux qui se prétendent européens - n’ont pas été les derniers à tirer sur l’Union européenne.
Partageons avec les Anglais le constat des dérives du continent pour reconstruire ensemble une Europe des libertés. Les libéralismes anglais et français pourraient – et devraient - être les piliers d'une renaissance européenne, distincte mais pleinement compatible avec l'ordo libéralisme allemand. Et même complémentaire, somme de Thatcher + Schroëder.

Qu'est-ce que cette confédération apporterait à la France que l'Union européenne ne confère plus ?

Aurélien Véron : La France est à l’arrêt depuis des décennies. Notre modèle social d’après-guerre produit du chômage et de la misère à la chaine. L’école est la plus inégalitaire d’Europe, les assurances sociales protègent de plus en plus mal, l’entreprise est en crise, l’Etat gonfle maladivement avec la dette, notre pays est plus divisé que jamais. Une telle confédération fondée sur le libre-échange, la protection de nos libertés et la concurrence fiscale et règlementaire relancerait l’esprit d’initiative, de réforme et de progrès. L’Etat déifié serait remis à sa modeste place, celle de protéger nos vies… et nos droits. Mais pour y parvenir, le continent a besoin d’une sévère cure de désintoxication à l’Etat providence qui mène - comme il l’a toujours fait - à la paupérisation générale et aux populismes. Bref de se voir inoculer le virus libéral anglais pour retrouver sa vitalité, sa créativité et sa confiance en lui-même dans un monde ouvert où la mobilité est constante et inarrêtable.

Et quelle forme ce rapprochement pourrait-il prendre ? Impliquerait-il nécessairement de s'éloigner de l'Union européenne ?

Aurélien Véron : C’est là que le bât blesse. Le processus engagé n’a quasiment aucune chance d’être remis en question. La sortie de l’Union européenne a été décidée par les Anglais, avec à la clef des années de procédures en perspective et le retour des séparatismes irlandais et écossais. Ils vont susciter la résurgence des nationalismes européens et nourrir des tensions que nous pensions disparues jusqu’au 23 juin 2016. Sauf catastrophe planétaire – ce que personne ne souhaite - permettant de justifier politiquement l’arrêt de cet engrenage monstrueux, nous allons devoir assister, muets, à l’implosion lente de l’Union européenne. A la plus grande satisfaction de Donald Trump qui compte bien profiter de notre faiblesse pour taxer nos exportations vers les Etats-Unis. La dernière fois que les Etats-Unis ont érigé des barrières protectionnistes, ils ont déclenché une crise mondiale qui s’est soldée par la seconde guerre mondiale. Raison de plus pour reprendre notre « destin en main », comme le suggère Angela Merkel, et proposer aux Britanniques un nouveau pacte européen fondé sur la liberté.

Interview d'Aurélien Véron paru dans atlantico le 17 janvier 2017